Une vie en Seine : le Zouave, baromètre de la montée des eaux

Série

Mise à jour le 23/04/2026

Photographie du Zouave du Pont de l'Alma
Depuis plusieurs décennies, je suis scruté dès que la pluie tombe sur la capitale et que le niveau de la Seine s’élève. Moi, c’est le Zouave, guetteur de pierre posé aux pieds du pont de l’Alma. Aussi incontournable qu’énigmatique, je vous révèle aujourd’hui mes secrets. En Seine !
« Du haut de mes 5,20 m, je surveille la montée de la Seine. Il faut dire que, depuis 1856, une mission de haute importance m’a été confiée : celle d’être le baromètre des crues. À mes pieds, à ma taille ou à mes épaules, le niveau du cours d’eau, marquant chaque partie de mon corps, permet aux habitants de la capitale d’évaluer les dangers. Et si des instruments scientifiques plus précis me sont aujourd’hui préférés, je reste pour eux un repère symbolique dès que le fleuve parisien commence à sortir de son lit… »

Sous la surface

« Nous étions à l’origine un quatuor à veiller sur le pont de l’Alma »

« Beaucoup de Parisiennes et de Parisiens l’ignorent, mais lors de la construction du pont de l’Alma, inauguré en 1856, je n’étais pas seul à me dresser sur ses piles. Comme les quatre guerriers installés aux angles du pont d’Iéna, nous étions à l’origine un quatuor à veiller sur le pont de l’Alma, chacun incarnant un corps de l’armée française engagé dans la guerre de Crimée. Il y avait un grenadier, sculpté par Georges Diebolt – tout comme moi –, ainsi qu’un chasseur à pied et un artilleur, réalisés respectivement par Auguste Arnaud et Antoine-Louis Barye.
Avant ma naissance, les sculptures ornant les ponts étaient généralement placées au-dessus du tablier, c’est-à-dire au niveau de la chaussée. Sur le pont de l’Alma, en revanche, nous avons été abaissés de plusieurs mètres. Résultat : perchés sur les avant-becs et les arrière-becs de l’ouvrage, nous avions une vue stratégique et inédite pour surveiller les caprices de la Seine. Hélas, la nature instable du pont, fragilisé par son étroitesse, son tassement et son inadaptation à la navigation, a fini par imposer sa démolition…
Un nouveau pont métallique avec une pile unique voit alors le jour entre 1970 et 1974. Et du quatuor, je suis le seul à avoir été conservé, sans doute grâce à l’amour que me portent les Parisiens. Mes anciens camarades ? Ils sont maintenant dispersés aux quatre coins de la France : le chasseur à pied est parti au bois de Vincennes (12e), l’artilleur s’est installé à La Fère (Aisne) et le grenadier séjourne actuellement à Dijon (Côte-d’Or). »

Dans le flot quotidien

« Je suscite toujours autant de fascination »

« Mon succès… parlons-en ! Deux événements l’ont considérablement nourri. Au milieu du XIXe siècle, alors qu’ils n’étaient utilisés que par les bateliers et les professionnels, la Seine et ses abords s’ouvrent enfin aux habitants de la capitale. L’Exposition universelle de 1855 contribue à la transformation du cours d’eau en un lieu de loisirs, notamment avec la création de navettes fluviales reliant les Invalides (7e) au Champ-de-Mars (7e). C’est le début de l’essor de la navigation touristique et des promenades sur les berges. Sans surprise, les yeux des riverains se braquent sur moi, attentifs aux moindres mouvements des flots.
Très vite, je deviens un indicateur de mesure. Quand j’ai les pieds au sec, tout va bien. En revanche, si le niveau de l’eau chatouille mes chevilles, c’est le début de la crue, obligeant les berges à fermer. Il se murmure même qu’à Grenelle (15e), lorsque le fleuve dépasse ma ceinture, on commence déjà à ranger ses affaires… En tout cas, la crue de 1910 est l’une des plus importantes qu’ait jamais connues Paris : la Seine a atteint le niveau record de 8,62 m, ensevelissant mes épaules. Seule ma tête était hors de l’eau !
Les riverains se déplacent désormais pour m’observer et me photographier : le début d’une grande histoire d’amour ! Et bien que je ne constitue pas une unité de mesure très précise, je suscite toujours autant de fascination. D’ailleurs, j’ai une belle communauté qui suit mes aventures sur le réseau X. »

À la source

« Mon look ne passe pas inaperçu et me fait entrer dans la légende »

« Plusieurs noms se disputent l’identité de mon modèle, même s’il est probable qu’un certain André-Louis Gody m’ait prêté ses traits. Une chose est sûre : je représente les Zouaves, corps d’infanterie de l’armée française créé en 1830 en Algérie, dont la dénomination est empruntée aux Zwawas, groupes originaires des montagnes de Kabylie. Culotte bouffante rouge, chéchia à gland, turban, ceinture de trois mètres, guêtres blanches : ma tenue ne passe pas inaperçue et me fait entrer dans la légende. À tel point que d’autres pays, comme la Pologne, le Brésil ou encore les États-Unis, s’en inspirent pour habiller leurs propres soldats.
On dit de mon régiment qu’il est très discipliné, débrouillard, fier et courageux. Des qualités que l’on associe à la victoire de l’Alma : habitués aux terrains accidentés, les Zouaves s’y illustrent en prenant l’armée russe par surprise. Après la guerre de Crimée, nous sommes ensuite mobilisés dans d’autres champs de bataille – en Italie et au Mexique notamment –, puis nous participons aux deux conflits mondiaux. Les régiments de Zouaves disparaissent en 1962 lors de l’indépendance de l’Algérie.
Malgré mes succès et ma réputation prestigieuse, la langue française finit par faire de moi l’illustration de l’extravagance et de la pitrerie à travers l’expression « faire le zouave », qui n’avait pourtant pas cette connotation péjorative dans les années 1880. Les mots prennent parfois une « drôle » de tournure… Les statues aussi. »
Merci à Guy Lambert, maître de conférences en histoire et culture architecturales à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, et coauteur de Paris sur Seine (Éditions du Patrimoine), d’avoir répondu à nos questions.
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