Simon Paré-Poupart, l'éboueur-écrivain qui vous fera changer de regard sur vos ordures
Interview
Mise à jour le 01/07/2026
Interview de Simon Paré-Poupart, diplômé en sociologie et en psychologie, intervenant dans l'action sociale, mais surtout éboueur. Ou plutôt, vidangeur ! Car l'homme de 40 ans exerce son métier à Montréal, au Québec, et partage une vision rafraîchissante de notre rapport aux déchets dans son ouvrage « Ordures ! ».
Comment avez-vous commencé le métier d’éboueur (ou « vidangeur » au Québec) ?
Je l’ai débuté en parallèle de mes études, car cela payait
bien. C’était il y a 22 ans et je n’ai jamais arrêté depuis. J’ai obtenu une
licence en sociologie et psychologie à l’université de Montréal, j’ai travaillé
comme intervenant social, j’ai été journaliste pigiste pour des médias québécois…
Mais j’ai toujours pris énormément de plaisir à être vidangeur et c’est pourquoi
je continue aujourd’hui.
Être vidangeur à Montréal, c’est comme être éboueur à Paris ?
C’est le même principe, mais ce sont deux mondes complètement
différents ! À Montréal, il y a une logique libérale, tandis qu’à Paris, c’est
un service public [une partie est prise en charge par le privé, ndlr]. En tant que vidangeur québécois, je dois créer les
conditions pour ne pas être interchangeable et obtenir une meilleure
rémunération. En moins de quatre heures, je suis capable de ramasser, seul, l’équivalent
de plusieurs camions parisiens.
Je suis constamment en mouvement, je cours un semi-marathon par jour pour charger le camion, il m’arrive de manger en courant !
éboueur et écrivain montréalais
J’adore mon travail, mais j’ai conscience qu’il y a quelque
chose de malsain à collecter les déchets comme on le fait à Montréal :
cela nous impose un très gros rythme, le système crée d’énormes disparités
entre les vidangeurs du « haut du classement » et les autres, et nous
utilisons d’immenses camions, au moins deux fois plus gros qu’à Paris.
« Ma première journée de travail en tant que vidangeur a duré 18 heures. Et ce que je n'avais pas fait un jour, je devais le gérer le lendemain… Donc ce métier m'a appris à être très efficace. »
Crédit photo :
Patrice Hugo / PhugoPhoto
Qu'est-ce qui vous plaît dans ce métier ?
Il favorise le dépassement de soi… en tant que fin en soi !
Si l’émulation sert le collectif, alors elle sert quelque chose de beau. Et
cela, je le ressens derrière le camion. Récemment, j’ai fait une tournée avec
un collègue avec qui je n’avais pas couru depuis des années. Nous collections à
une moyenne de 8 km/h avec des pics à 15 km/h : il y avait de l’euphorie !
C’était très intense, très beau : ce que nous faisions s’apparentait à une danse.
éboueur et écrivain montréalais
Quel est votre rapport aux ordures ?
Je pense voir les choses de manière différente. Pour moi, un
bac à ordures ne contient pas de déchets, mais des possibilités. Lorsque j’étais
en visite à Paris, dans le 6e arrondissement, j’ai fouillé dans les
bacs. J’y ai dégoté une paire de bottes neuves et des jeux
pour mes filles ! Parfois, je me questionne : est-il utopiste de
penser qu’on puisse entrer dans la déconsommation en utilisant les déchets des
uns pour servir aux autres ? Je suis convaincu que c’est possible et mon
métier me le prouve.
Un livre au succès mérité… bien qu'inattendu
Ordures ! Journal d'un vidangeur, écrit par Simon Paré-Poupart, est sorti au Québec en 2024 aux éditions Lux. Vendu à plus de 50 000 exemplaires, cet ouvrage raconte avec poésie le métier de vidangeur, dresse un portrait plein d'humanité de ceux qui courent derrière des camions et nous permet de prendre de la hauteur sur nos habitudes de consommation. Il est disponible en France depuis avril 2026. Consulter sa disponibilité dans des librairies indépendantes.
Dans le recyclage des déchets, quelles sont les grandes différences entre Paris et Montréal ?
En France, vous avez beaucoup de choses bien mieux pensées
qu’en Amérique du Nord, mais vous n’avez pas de consignes sur les contenants en
aluminium. Cela m’a choqué car c’est l’un des métaux qui se recycle le mieux !
Au Québec, des « valoristes
» récupèrent les canettes, par exemple, et gagnent un peu d’argent grâce à cela. Cela
peut être perçu comme dégradant car ce sont des riches qui se permettent de
jeter leur canette, sachant que des plus pauvres vont la ramasser. Mais
cela permet d’atteindre un taux de récupération et de recyclage de quasi 100 %.
Dans votre livre, vous dites, en référence à l’ancien préfet de la Seine Eugène Poubelle : « Je me reconnais dans la colère contre la politique du tout-à-l’égout ». Pourquoi ?
Ce qu’il a fait, en créant la boîte à ordures ménagères qui
porte son nom, était le bon geste ! Car lorsque le déchet se rapproche de
nous, il présente un danger de contamination. Mais, maintenant que la préoccupation
hygiéniste est atteinte, je crois que nous sommes allés trop loin dans l’enfermement
du déchet. Il existe une déconnexion avec nos déchets, à tel point qu’on ne
sait pas du tout où ils partent. Avant, on voyait nos déchets et on ne pouvait
pas faire comme s’ils n’existaient pas. Il fallait également effectuer un tri
avant le passage des chiffonniers.
A Paris comme à Montréal, on a permis aux gens d’en faire le moins possible avec leurs déchets. On les enfouit dans des bacs à ordures situés dans des sous-sols sombres et dans des poubelles d’où rien ne transparait. Pour moi, le bac à ordures est l’organisation de la destruction de tout : une fois qu'il est vidé, il n’y a vraiment plus grand-chose de récupérable.
Outre le tri et la récupération qui est à encourager, il faut que les gens prennent conscience de la quantité de déchets produite.
éboueur et écrivain montréalais
Par moment, il circule plus de camions de déchets que de
camions de livraison de marchandises. Mais je sais à quel point il est
difficile de faire changer les habitudes car, si les gens n’ont pas l’impression
de gagner quelque chose, ils risquent de se braquer. Et c’est tout le défi des
enjeux écologiques qui sont sur le temps long, alors que la politique se
pratique sur le temps court…
« Au Québec, il se jette 70% des équipements électroniques dans les poubelles car le bon geste n’est pas encouragé. L’argent est mis dans la "facilité de jeter" et le moindre tri. Le but, c'est que cela disparaisse le plus rapidement. »
Crédit photo :
Patrice Hugo / PhugoPhoto
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