Comment les féministes construisent-elles leur mémoire collective ? | Recherche
Mise à jour le 13/10/2026
Comment les mouvements féministes transmettent-ils leur histoire ? Pourquoi certains événements ou certaines figures deviennent-ils des références communes, tandis que d'autres suscitent des désaccords ? À travers une enquête sur les mémoires féministes en France, la chercheuse Marion Charpenel explore la manière dont les souvenirs individuels et les récits collectifs contribuent à construire une histoire partagée des luttes pour les droits des femmes.
Infos clés
Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2015
Chercheur-se : Marion CHARPENEL
Établissement : Sciences Po Paris
Laboratoire : Centre d'études européennes (CEE)
Discipline : science politique
Présentation
Les mouvements féministes ont profondément marqué l'histoire sociale et politique française. Pourtant, leur passé ne fait pas toujours l'objet d'un récit consensuel. Entre différentes générations de militantes, courants de pensée et organisations, les souvenirs des luttes et des événements peuvent diverger, voire s'opposer.
Dans sa thèse intitulée « Le privé est politique ! ». Sociologie des mémoires féministes en France, soutenue en 2014 à Sciences Po Paris, Marion Charpenel s'intéresse à la manière dont les mouvements féministes construisent et transmettent leur mémoire collective.
Sa recherche part d'une interrogation centrale : comment des militantes aux trajectoires, aux expériences et aux engagements parfois très différents parviennent-elles à élaborer des représentations communes du passé ?
En étudiant les pratiques de commémoration, les controverses historiques et les récits personnels des militantes, la chercheuse montre que la mémoire constitue un enjeu politique à part entière. Elle peut être une source de rassemblement, mais aussi de tensions entre les différentes composantes du mouvement féministe.
Méthodologie
Marion Charpenel a mené une enquête sociologique et historique sur les mémoires féministes en France, en croisant plusieurs méthodes de recherche.
Elle s'est d'abord appuyée sur l'analyse d'archives et de sources écrites, notamment des documents associatifs, des publications militantes et des récits historiques, afin de retracer les différentes manières dont les mouvements féministes ont conservé et transmis leur passé.
Elle a également réalisé des entretiens et des récits de vie auprès de militantes féministes, pour comprendre comment leurs expériences personnelles influencent leurs souvenirs et leurs interprétations de l'histoire.
Enfin, des observations de terrain lui ont permis d'étudier la mémoire en train de se construire, notamment lors de rencontres militantes, de commémorations et d'événements collectifs.
L'enquête articule ainsi trois échelles d'analyse : l'histoire du mouvement féministe dans son ensemble, les pratiques mémorielles des organisations et les souvenirs individuels des militantes.
Principaux enseignements
La transmission de l'histoire des femmes constitue un enjeu ancien des mobilisations féministes
La recherche montre que les féministes se préoccupent depuis longtemps de conserver les traces de leurs luttes et de rendre visibles les femmes oubliées des récits historiques.
Ce souci de transmission s'est progressivement affirmé comme un véritable devoir de mémoire, partagé par différentes générations et organisations féministes.
Le développement de l'histoire des femmes comme domaine de recherche, à partir des années 1970, a notamment contribué à renforcer cette dynamique, en favorisant les échanges entre milieux militants, universitaires et institutionnels.
La mémoire féministe est traversée par des conflits d'interprétation
L'existence d'une histoire commune ne signifie pas que tous les groupes féministes en proposent la même lecture.
Marion Charpenel étudie notamment les controverses entourant les origines du Mouvement de libération des femmes (MLF), ravivées à l'occasion de la célébration de son quarantième anniversaire en 2010.
Ces débats montrent que les interprétations du passé sont étroitement liées aux positions et aux enjeux politiques du présent. Revendiquer une origine, mettre en avant certaines figures ou privilégier certains événements revient aussi à défendre une conception particulière du mouvement féministe.
Les commémorations peuvent favoriser l'émergence de références communes
Les événements commémoratifs jouent un rôle important dans la construction d'une mémoire partagée.
La recherche analyse notamment la place du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, qui constitue un rendez-vous récurrent permettant aux différentes composantes du mouvement féministe de rappeler et de réinterpréter leur histoire.
Elle s'intéresse également à l'intégration de Sohane Benziane, adolescente assassinée en 2002 à Vitry-sur-Seine, dans les mémoires féministes. Ce cas montre comment les mobilisations et les commémorations peuvent contribuer à faire d'un événement une référence collective, malgré les divergences initiales entre militantes.
Les souvenirs personnels se construisent aussi collectivement
L'un des principaux apports de la recherche concerne les liens entre mémoire individuelle et mémoire collective.
À partir des récits de vie des militantes, Marion Charpenel montre que les souvenirs personnels ne sont pas uniquement le produit d'expériences individuelles. Ils sont également façonnés par les relations sociales, les engagements politiques et les échanges au sein des collectifs.
Le partage d'expériences personnelles, notamment dans les groupes de parole féministes, joue un rôle essentiel dans ce processus. Il permet de rapprocher des trajectoires différentes autour de récits et d'interprétations communes.
La recherche souligne ainsi combien l'expression de vécus privés peut contribuer à la construction d'une conscience politique collective.
Apports de la recherche
Les travaux de Marion Charpenel renouvellent la compréhension des mouvements féministes en plaçant la mémoire au cœur de l'analyse de leur fonctionnement.
Ils montrent que les souvenirs du passé ne constituent pas simplement un héritage à préserver : ils participent activement à la définition des identités collectives, à la transmission des engagements et aux relations entre les différentes générations de militantes.
En étudiant les conditions dans lesquelles émergent des récits partagés, la recherche apporte également un éclairage sur les mécanismes qui permettent à des mouvements sociaux, pourtant traversés par des divergences, de construire des références communes.
Elle souligne enfin le rôle politique des échanges d'expériences personnelles. En montrant comment les récits individuels se transforment au contact du collectif, elle donne une portée nouvelle à l'affirmation féministe selon laquelle « le privé est politique ».
Plus largement, cette recherche contribue aux réflexions sur la mémoire collective, les mobilisations sociales et les processus de construction des identités politiques.
Pour aller plus loin
Cet article analyse comment l'assassinat de Sohane Benziane a été intégré à la mémoire des mouvements féministes et comment les commémorations ont contribué à rapprocher différentes générations militantes.
Les Bourses de recherche en études de genre
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre
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